SE DIRE TOUJOURS VOUS EN FAMILLE : un principe qui noue les générations ?

Quelle différence pourrait-il y avoir entre «comment vas-tu ?» et «comment allez-vous ?»… De prime abord, la majeure partie des personnes interrogées sur cette question répondront presque systématiquement une forme de politesse, voire une distinction entre une personne que l’on connaît et une personne qui ne fait partie de nos relations.
La deuxième personne du pluriel, comme nous l’avons toutes et tous apprise en école primaire dépasse aussi les usages ou la forme de prise de contact. C’est aussi un mode d’expression, un relationnel quotidien au sein de certaines familles… Dans ce dossier, nous vous invitons à vous faire votre propre opinion : le «vous» noue-t-il les générations ou bien au contraire le « vous » tue-t-il toute forme de relation entre les membres d’une même famille ?

RETROUVEZ DANS CE DOSSIER

  • On se voue à la tradition ?
  • On noue avec une certaine forme de relation ?
  • On tue l’équilibre ?

On se voue à la tradition ?

Evoquer le vouvoiement au sein d’une cellule familiale consiste en un premier temps à comprendre les origines de cette pratique.
Le professeur de lettres Etienne Kern s’est penché sur la question. Dans son ouvrage «Le tu et le vous» il précise que cette pratique «se cultive comme une forme de distinction par des familles au sein desquelles l’idée de tradition, de transmission, d’héritage des usages est très importance, ces éléments ont un rapport très fort avec le passé».

Historiquement, il faut remonter dès le Moyen-Age pour comprendre l’origine du vouvoiement au sein de la famille. Il est d’ailleurs important de souligner qu’à cette époque de notre histoire se dire « vous » en famille était obligatoire. Cette «règle de relation» puisait son origine dans une conception verticale des rapports sociaux conduisant également à une vision hiérarchique des groupes sociaux. Dans cette vision Moyenâgeuse, l’usage de la première personne du singulier n’était pas autant banni…

La vision pyramidale omniprésente de la société de l’époque accordait l’usage du tutoiement pour ceux qui en était au sommet et contraignait ceux qui se trouvaient à la base de celle-ci par l’usage exclusif de la première personne du pluriel (un domestique disait « vous » à un bourgeois, ce dernier disait également «vous» à un noble ; ce dernier quant à lui, au sommet de la pyramide, pouvait dire «tu» à tout le monde (sauf au même niveau d’une fratrie où les enfants se vouvoyaient majoritairement entre eux !). Ce principe relationnel, de prise de contact perdurera jusqu’à la fin du XVIIIème siècle.

Avec les évènements de 1789, ce principe ancestral relationnel connaît une profonde évolution. Comme le précise Etienne Klein, «à cette époque, on veut casser ce qui est vertical l’héritage de la féodalité, la logique de soumission […]. Les textes révolutionnaires encouragent alors à ce que les enfants tutoient leurs parents». Cette volonté va se répandre le siècle suivant au point de s’installer comme dominante au XXème siècle.

On noue avec une certaine forme de relation ?

Aujourd’hui, le tutoiement est devenu un mode de vie relationnelle. Il est même dans le monde de l’entreprise devenu une «mode» justifiée par le fait que le monde du travail ressemble un peu à l’univers familial et que donc se tutoyer est de mise et permet aussi une meilleure intégration et implication dans les missions confiées. Il reste que le vouvoiement n’a pas autant pour autant dit son dernier mot : il y a encore, de nos jours, environ 20 000 familles française qui tue dans l’œuf l’idée de se dire «tu» entre générations. Pourquoi ces «irréductibles gaulois» défendent fermement ce principe ?

Pour certaines familles encore, en France, imposer le vouvoiement aux enfants est perçu comme un argument de respect. A la remarque d’autres arguant que cette pratique se fait au détriment de la complicité nécessaire et utile entre parents et enfants ces derniers ripostent en précisant que «cela est une question d’habitude, inculquée depuis que la maîtrise de la parole est faite et que cela n’empêche pas de créer du lien».
Souvent perçus comme des parents «réac», «vieux jeu», les adaptes du vouvoiement restent cependant les pourfendeurs des remarques les plus négatives au sujet de ce comportement au sein de la famille.

A l’image de cette maman interrogée sur la question, celle-ci précise que  cela n’empêche en rien d’être aimante et présente. Cela ne fait pas de moi une super maman ou une «sous-maman», j’écoute mes enfants mais le vouvoiement est pour moi une manière de leur démontrer que ce sont papa et maman qui prennent toujours la décision».

Une autre personne interviewée apporte un autre angle de vision à cette forme de relation : «j’ai été bercée toute mon enfance dans le vouvoiement avec mes parents. Lorsque je suis devenue mère, j’ai refusé de reconduire cela : le tutoiement est devenu la règle dans ma famille. Pour ce qui est de la famille, c’est plus complexe car les grands-parents restent quand à eux attachés au vouvoiement. Pour éviter de perturber la construction de la personnalité de mes enfants, pour éviter qu’un jour, l’attitude des grands-parents pose question, je leur ai dit qu’il fallait leur témoigner une forme de respect qui se traduit le vouvoiement. Je le reconnais, c’est un peu bancal comme situation mais on ne peut pas non plus toujours lutter contre des traditions !»

Bien que la révolution a tenté de guillotiner certains principes de l’Ancien Régime, la liberté de pensé n’a pas pour autant disparue et aujourd’hui encore le vouvoiement demeure une norme dans certains milieux de notre société.

Monique Pinçon-Charlot (photo ci-dessus) s’est penchée sur ce phénomène à travers deux ouvrages : Sociologie de la bourgeoisie et Notre vie chez les riches. Cette sociologue nous précise que «nous sommes dans un monde où les fortunes sont importantes. Tout le groupe est mobilisé par la transmission de l’héritage qui doit rester dans la même classe».

Le monde scientifique n’est pas le seul à défendre le principe du vouvoiement. Ceux qui le pratiquent vont aussi de leur discours pour se faire entendre et parfois presque se justifier…
Ainsi, Martha, une maman interrogée pour l’occasion précise que «je dis rien moi à ceux qui choisissent le tutoiement. Je suis par contre passablement agacé quand on me fait des remarques sur mes principes éducatifs. Chacun fait bien ce qu’il veut non ?»

Les parents ne sont pas les seuls à refuser la deuxième personne du singulier. A l’image de Maximilien, 14 ans, qui pratique le vouvoiement au sein de sa famille et précise que «vouvoyer mes parents font croire auprès de mes camarades de classe, de ceux de mon équipe de sport que je vis au Moyen-âge : je leur dit juste que je ne me verrais pas faire autrement, j’ai été toujours habitué comme cela depuis que je suis enfant comme eux l’ont été pour le tutoiement».

On tue un équilibre ?

Plus de deux siècles après la révolution qui a redistribué les cartes de la relation au sein de la cellule familiale, le sujet du vouvoiement est toujours sur le tapis. Comme dans une belote, deux camps s’affrontent, la bataille s’engage ! Le clan des « contre » ne sont pas en reste pour présenter les atouts du tutoiement…

Une fois de plus, le monde scientifique endosse le rôle d’arbitre. Le sociologue au CNRS Jean-Pierre Le Goff indique à ce sujet que «le vouvoiement marquait l’appartenance à une lignée. D’autres priorités guident aujourd’hui les gens. C’est l’affectif, ce besoin de fusionner dans un magma d’amour où le «vous» n’a plus sa place. C’est le règne de la famille sentimentale».

Le linguiste Jacques Durand précise pour sa part que «la société tend aujourd’hui à donner une vision d’égalité […]. Pour gommer les différences, on renonce au vouvoiement, signe d’appartenance à un milieu et on s’appelle par nos prénoms».

Que vous soyez pour ou contre le vouvoiement, vos enfants seront peut-être amenés à vous questionner sur cette pratique. Savoir comprendre pourquoi votre enfant vous demande pourquoi et pouvoir répondre nécessite des informations pour s’y préparer. N’hésitez pas à consulter notre dossier POURQUOI VOTRE ENFANT DIT POURQUOI – Savoir répondre et parfois expliquer